Il était une fois une jeune étudiante qui cherchait un boulot à mi-temps. Il était une fois une grosse société spécialisée dans le fast-food qui l’embaucha.
Il s’agissait du fast-food le plus visité de France, parce que situé dans le lieu le plus touristique de Paris : au Champs Elysées. En bref, y avait du taf.
[Pause - On va faire une petit jeu : Si on considère que l'histoire s'est déroulée il y a une quinzaine d'années, à cette époque il n'y avait que 2 sociétés américaines de restauration rapide sur les Champs Elysées : Burger King et McDonald's, à toi de deviner de quel fast-food parle ce post.]
Donc… l’étudiante, là je ne vais pas faire de mystère, c’était moi. Fraîchement arrivée de banlieue pour vivre dans une chambre-de-bonne-sans-toilette-ni-douche, pour vivre la grande aventure parisienne comme la presque provinciale que j’étais.
Les instructions lors de mon entretien d’embauche de 5 minutes sur le coin d’un comptoir en salle étaient simples : les horaires d’été des nouveaux vont de 18h à 2h du matin. Mais parfois on peut avoir besoin de toi pour le 6h-14h aussi. Et si t’es pas contente, tu vas voir ailleurs. OK.
Premier jour de boulot : je fais partie d’un groupe de "nouveaux" pris en charge par un employé jovial et enthousiaste. On nous montre une vidéo d’un américain au sourire ultra-bright qui nous explique qu’ici on n’est pas des employés, mais des "équipiers" car on fait partie d’une grande équipe soudée qui s’entraide et bosse en souriant. On découvre notre tenue-pas-super-glamour avec casquette pour ne pas laisser des cheveux tomber dans la nourriture, on découvre la pointeuse, le compacteur (pour écraser les poubelles en t’envoyant du jus de coca dans le visage), et puis on voit aussi le regard des anciens en cuisine qui se marrent déjà à l’idée de ce que l’on va vivre ce soir.
Effectivement la formation se fait en un soir : en gros, on travaille à 4 sur une caisse, on court chercher les produits, on apprend à faire des glaces, à gérer les retards en cuisine, à ne pas se faire piquer la place dans la queue pour les frites, à ne pas se faire piquer les boissons ou les burgers. Pour l’esprit d’équipe, on repassera.
Et puis, on apprend surtout à encaisser et supporter les clients : les accents des touristes, la mauvaise humeur des familles et la violence de ceux qui nous prennent pour des larbins.
45 minutes : c’est le temps moyen d’un client qui fait la queue dans ce fast-food. Après 45 minutes debout, devant un comptoir parmi 100 autres clients, c’est presque normal d’arriver énervé en caisse.
La fameuse caisse a un décompte : à partir du moment où tu appuies sur "Total", l’écran affiche les secondes. Le menu le plus populaire doit être préparé en 10 secondes maximum. J’ai appris à le faire en 7. D’autres se vantaient de le faire en 5 secondes mais au péril de leur vie, parce que derrière le comptoir c’est parfois aussi violent qu’une mêlée. Certains sont vraiment motivés par le challenge. Personnellement, j’avais surtout la naïveté de croire que plus j’irais vite, moins il y aurait de client en caisse, et plus on me fouterait la paix (j’avais 19 ans, je le rappelle…).
Ca, c’était le côté négatif du boulot. Mais pour être honnête, j’ai adoré ce premier mois là-bas. Parce que je n’avais plus cours, que je me réveillais à 16h, partais bosser, faisais abstraction du boulot merdique avec ses cons de clients et finissais le taf avec une bande d’irlandais surexcités avec qui je faisais ensuite la fête toute la nuit. Je ne m’étais jamais fait autant d’amis en si peu de temps, je n’avais jamais fait autant de nuits blanches. Pour la jeune fille timide que j’étais, c’était magique. Encore maintenant, quand j’entends les Cranberries, je repense à cette époque avec nostalgie.
Mais c’était l’été. Et dans les fast-foods, il y a 2 périodes bien disctinctes : l’été et le reste de l’année.
Après avoir démissionné pour partir en vacances en Août, je suis revenue me faire ré-embaucher en septembre (l’avantage des compagnies américaines). Là, plus d’irlandais. Plus de fête la nuit.
Mes collègues sont partagés en 2 catégories : les étudiants et ceux qui ne le sont pas. Et dans ceux qui ne le sont pas, il y avait de sacrés cas (notamment un mec qui se faisait passer pour un psychiatre infiltré pour, soi-disant, étudier le comportement des "équipiers"…). Et puis arrive la fatigue accumulée sur plusieurs mois de rythme inégal. Le ras le bol d’avoir constamment une odeur de frite sur ses fringues . Et surtout, la haine des clients devient plus forte.
C’est aussi à cette période que j’ai découvert que certaines légendes urbaines sur les fast-foods étaient vraies : les inévitables cafards (dont certains se baladaient directement sur le plateau des clients), la découvertes de staphylocoque dans le jus d’orange, la confrontation avec une collègue qui avait la gale ("C’est la gale !" – "Mais non, je te dis que c’est un eczéma !").
Quand il s’agit d’un service de restauration qui embauche des gens qui n’ont aucune expérience dans ce domaine (ou dans un autre, d’ailleurs), à quoi peut-on s’attendre ?
Mais tout ça, c’était rien. Parce que mes premiers mois passés dans ce fast-food étaient au final plutôt serein par rapport à ce qui s’est passé par la suite…
Productivité oblige, il y a eu un changement de direction. A la place d’une administration familiale (ils étaient tous mariés entre eux, à croire qu’ils ne sortaient jamais de là), on a vu arriver une équipe de "Winners" pour reprendre en main le magasin.
En grand chef de l’équipe de winners, on avait Adolf (*son prénom a été modifié bien entendu).

Adolf venait de la même banlieue que moi, et il s’est dit que ça nous rapprochait, lui et moi. Et puis, mes origines anglaises m’ont doté d’une peau particulièrement blanche et de yeux verts. Adolf, il aimait ça, les yeux verts et la peau diaphane.
Adolf s’est dit que la couleur de ma peau et de mes yeux était la preuve que je n’étais pas une voleuse le gros point fort de mon C.V. et que ça méritait une promotion : à partir de maintenant, fini la caisse, j’allais compter les sous.
Si Adolf avait vraiment lu mon C.V., il aurait vu que j’étais étudiante en Lettres Modernes et que les mathématiques, ça n’était pas mon fort. Mais bon, j’avais une promo, je n’allais pas laisser ce léger détail faire tout capoter. Compter les sous, c’était la super planque !
Ensuite Adolf a eu une autre idée de génie. Il a divisé les équipiers en 3 catégories : les peaux blanches, les peaux mates et les peaux foncées. OK, donc en gros, Adolf a décidé que les blancs seraient en caisse (pour faire plaisir aux clients), les asiatiques et les arabes seraient cachés en cuisine (pour faire plaisir aux clients) et les noirs seraient assignés aux poubelles et au balayage en salle (encore pour faire plaisir aux clients).
Adolf a même embauché 2 fois plus de monde. La rumeur courait que c’était pas reglo-reglo mais je n’en ai jamais eu la preuve parce qu’Adolf avait créé des guettos : impossible de discuter avec ceux des "poubelles" pour savoir si c’était vrai, cette histoire. De toute manière, même si ça avait été vrai, ils n’auraient sûrement rien dit.. D’abord parce qu’ils parlaient pas bien le français (technique d’embauche), et puis parce qu’avec cette idée de guetto à la con, les blancs ont commencé à se méfier des noirs, les mats ont commencé à envier les blancs, les noirs voulaient rien avoir à faire avec tous les autres et ainsi de suite.. Bref, ça a commencé à devenir ingérable.
Le pire c’est quand Adolf s’est rendu compte qu’il avait placé une handicapée des chiffres à la compta (moi !), et que les écarts de caisse de centaines de francs et les heures sup à me payer à compter, recompter puis réaliser les trous en caisse, ça n’allait pas le faire.
Je voudrais vous dire que tout s’est bien fini, qu’Adolf a été viré peu de temps après. Mais honnêtement, je n’en sais rien. J’étais trop occupée à essayer de me barrer. Au bout d’un an et demi, c’est arrivé.
Je suis partie quelques mètres plus loin, chez un gros marchand de disque de l’avenue. Quand j’ai donné ma démission, je suis devenue une star, mes collègues tentaient même de me donner leur C.V. pour que j’en parle à Richard Branson mon nouveau boss.
Je voudrais aussi vous dire que je ne mange plus dans ce fast-food. Pour être exacte, c’est vrai que je n’ai plus jamais mangé dans celui-là en particulier. Par contre, je suis devenue accroc à la junk food de cette chaîne alors que je n’y mangeais jamais avant d’y travailler.
Après tout ce que j’y ai vécu, pourquoi ? Probablement, parce qu’il y a une autre histoire que je n’ai pas raconté. Une qui définit tout ce que je suis aujourd’hui.
Après tout, on dit que la probabilité de rencontrer son âme soeur sur le lieu de travail est très forte, non ?




















